Regnault IV de Pressigny, un chevalier brigand au XIVe siècle

Extrait de : Les origines du Parlement de Paris et la justice au XIIIe et XIVe siècles
Ducoudray, Gustave - Librairie Hachette et Cie - PARIS, 1902

Suivi du procès de Regnault IV de Pressigny
recueilli aux Archives nationales et traduit par un élève de l'École des Chartes

Suivi d'une généalogie sommaire de Regnault de Pressigny

 

HISTOIRE DE REGNAULT DE PRESSIGNY
SEIGNEUR DE MARANS

 

Le procès d'un tyran féodal, Regnault de Pressigny, seigneur de Marans (1), commencé sous Philippe de Valois, ne se termina que sous le règne de Jean le Bon en 1353. Il avait été instruit sur la demande du procureur du roi et du procureur de la reine de Navarre. Le greffier enregistra la théorie générale proclamée par les légistes sur les devoirs des hauts justiciers : « Toutes les fois qu'un haut justicier agit non par le zèle de la justice, mais par envie, haine, inimitié, corruption, avidité, rancune, d'une façon illicite et tortionnaire, lorsqu'il condamne un innocent ou absout un coupable, il mérite, selon le droit naturel et civil, au nom de la raison, au nom de la coutume, d'être puni en son corps et en ses biens, car, en commettant ces crimes sous ombre de la justice, il est plus coupable que d'autres et donne un pire exemple (2).
Regnault de Pressigny cherchait, par d'iniques jugements, à s'approprier le bien de ses sujets. À la faveur d'un appel à la cour du roi, il s'était trouvé, pour un temps, exempt de la juridiction de la reine de Navarre, il en avait profilé pour piller à son aise, extorquer des sommes d'argent au point de réduire la plupart des habitants à la misère et à la mendicité. Regnault avait commis tant de rapines et de méfaits que les ennemis mêmes, s'ils fussent entrés dans le pays n'auraient pu en commettre davantage.

À Marans vivait un riche marchand, Nicolas Arnaud, dit Martinet, honnête, loyal, charitable qui avait sauvé de la misère nombre de personnes, doté des orphelins, distribué, dans une disette, du blé et des fèves, arrachant plus de cinq cents personnes à la mort. Homme de conciliation et de paix, vénéré dans tout le voisinage, il avait plus d'une fois, prévôt de la ville, remis aux pauvres les amendes qu'ils encouraient. Il avait accompli tant d’œuvres de charité qu'on le considérait comme un saint. Regnault de Pressigny ne songea qu'à extorquer à Nicolas Arnaud, par la violence, des sommes d'argent : mais à la fin Nicolas ne put le satisfaire : « humblement et doucement » il expliquait qu'il avait tant donné qu'il n'avait plus d'argent. Regnault ordonna de l'arrêter. Les sergents n'osaient mettre la main sur lui, car Nicolas aussitôt déclara appeler au roi de France. Il fallut que le capitaine le saisit lui-même. Le dépouillant de son manteau, il emmena Nicolas Arnaud au château et, sans capuchon, sans tunique, le fit comparaître devant Regnault. En vain Nicolas renouvela-t-il son appel au roi : on le hissa sur un cheval, les mains liées sur la poitrine, les pieds attachés au ventre du cheval comme un meurtrier. On le conduisit ainsi à travers la ville, à la Bertinière, prison de Regnault, où on le jeta dans le plus sordide cachot. Quelques jours après, Regnault, par semblant de jugement, fit amener Nicolas Arnaud, enchaîné, à son tribunal. Le capitaine qui l'avait interrogé, se leva de son siège et dit lui-même à Regnault qu'il n'avait rien trouvé dans les enquêtes dirigées contre lui pour maléfices et trahisons. Mais Regnault, comme juge, demanda à Nicolas s'il voulait « oïr droit ». Celui-ci repondit qu'il n'était pas son justiciable, car il avait appelé au roi et à la reine de Navarre. Aussitôt Regnault de s'écrier : « Puisque tu as appelé de moi, je ne boirai pas et je ne mangerai pas que tu ne sois pendu ! » Dans sa douleur et son indignation, le condamné jeta son manteau devant Regnault en lui disant qu'à la face du Christ, il appelait de son jugement comme nul, au roi et à la reine de Navarre. Regnault fit venir le bourreau. En vain Pierre de la Cloche, un châtelain de la reine de Navarre, réclama-t-il Nicolas comme justiciable de la reine et remontra-t-il à Regnault les périls auxquels il s'exposait s'il envoyait cet homme au gibet malgré son appel. Regnault s'opiniâtra : il répondit au châtelain que quand bien même il aurait fait attacher au gibet une douzaine des plus notables habitants de Marans, il s'en arrangerait bien avec le roi. Il fit lier Nicolas avec des cordes neuves et le fit conduire au gibet sans lui permettre même de s'arrêter pour embrasser ses enfants et sa nourrice qui l'attendaient en larmes à la porte de la ville. Quoique les cordes fussent neuves, dit le greffier, trois fois, comme par miracle, elles se rompirent : il fallut, par trois fois, les rattacher. Les-gens de la ville protestaient tout haut contre cette iniquité et cette méchanceté : ils baisaient la terre où l'on traînait la victime, appelant Nicolas leur père et un saint homme, suppliant Dieu de faire souffrir à Regnault une mort semblable. Nicolas Arnaud leur disait de ne point pleurer mais de prier pour son âme et de demander à Dieu d'avoir un meilleur seigneur. Non content d'avoir, ainsi que son capitaine, extorqué de Nicolas de son vivant six cents livres (5616 fr.), Regnault fit garder en prison la veuve et les enfants, menaçant la veuve de la faire périr, si elle ne payait pas cinq cents livres. La pauvre femme, effrayée, les paya.

Ce Regnault avait traité d'une manière encore plus barbare un moine de l'abbaye de Charron. Il l'avait fait enfermer dans un cachot noir, puis lui avait fait arracher un œil et l'avait soumis à des tortures si cruelles que les bras et les jambes étaient tout rompus (3). L'abbé réclamait en vain son moine : au bout de sept jours et de sept nuits, apprenant que la malheureuse victime allait mourir, Regnault fit mettre sur un charriot et reconduire le moine au couvent : on suivait la charrette à la trace du sang qui coulait des blessures ! Dans la même nuit que le moine fut ramené, il mourut (4). Regnault se rendit coupable encore de pareilles cruautés contre un riche marchand, mort des suites de la torture, et de l'argent duquel il s'empara.

Il ne faisait pas bon, même pour des officiers royaux, de résister à Regnault. Ce seigneur avait emprisonné Guillaume de Lucas pour en tirer de l'argent, expulsé de leur maison ses enfants, ses serviteurs, fait saisir ses meubles. En vain Guillaume Lucas avait-il constitué un procureur, Hugues Touchard et un notaire royal, Jean Piédargent, pour réclamer ses biens. La colère de Regnault se porta sur le notaire (5) : il le saisit par la tête et par la barbe, lui arracha des poignées de cheveux, le jetant par terre dans la boue, le frappant à coups de pied et à coups de poing ; il le fit attacher, ainsi que le procureur, à une poutre : il voulait contraindre le procureur à manger sa procuration, puis, ne pouvant y réussir, il la fit clouer à la poutre au-dessus de sa tête. Les deux malheureux furent ensuite promenés sur des chevaux dans la ville, au milieu des risées ou des insultes des sergents qui les dénonçaient comme faux notaire et comme faux procureur. On les garda enfin dans une affreuse prison au pain et à l'eau jusqu'à ce que, par la crainte des tourments, ils eussent renoncé à tous les exploits faits dans la terre de Regnault et abandonné tout leur argent.

Malgré la situation troublée du royaume sous Jean le Bon, de tels méfaits ne pouvaient rester impunis. Regnault de Pressigny, saisi, emprisonné, fut jugé par la Cour du roi selon toutes les formes que ce singulier justicier avait pourtant méprisées. L'arrêt analysa ses mensongers moyens de défense qui exigèrent une longue enquête. Or, durant cette enquête, la reine de Navarre, qui s'était portée comme dénonciatrice, mourut. Regnault espérait alors échapper au châtiment ; mais le fils de la reine de Navarre « reprit les errements de l'affaire », l'enquête fut admise, examinée, jugée par la Chambre des Enquêtes qui conclut à la condamnation. Regnault néanmoins avait des amis : il avait obtenu d'être élargi provisoirement. Quand l'arrêt eut été rapporté au roi en 1352 on en ajourna la publication jusqu'à ce qu'on eût pu remettre la main sur Regnault. Chose étrange ! On le retrouva au Châtelet où il avait été enfermé à la requête de ses créanciers ! Alors le Parlement eut ordre d'achever sa besogne. Mais le personnage était si bien soutenu qu'il fallut une assemblée solennelle de ducs, de comtes, de barons du Conseil secret réunis avec les maîtres laïques des Chambres du Parlement et des Requêtes de l'Hôtel. L'enquête fut encore lue, examinée, l'arrêt enfin publié. Sans parler des satisfactions et des réparations prises sur ses biens, Regnault de Pressigny fut traîné et pendu. Il subit une mort semblable à celle qu'il avait infligée au saint homme de la ville de Marans.

De pareils procès expliquent suffisamment avec quel empressement les invocations désespérées s'adressaient à la justice vengeresse du Parlement. Les seigneurs capables de pareilles infamies ruinaient les justices de tous les autres seigneurs plus que ne la faisaient les baillis avec les subtilités des cas royaux, la hâte de la prévention et les demi-annexions des pariages. Le roi apparaissait comme un libérateur.


1. Marans (Charente-Inférieure), chef-lieu de canton, arrond. de La Rochelle.

2. « ... et proponebant quod quotienscumque aliquis altus Justitiarius non zelo Justitie et debite, sed invidia, inimicitia, odio, corruptione, avaritia, vel rancore et injuste ne tortionarie et indebite, quemque innocentem et merito absolvendum condemnat vel condemnandum absolvit, talis Justitiarius de omni jure naturali et civili, ac de ratione, usu et consuetudine notoriis et ubicunque justifia viget notorie observatis, est in corpore atque bonis puniendus, et etiam condemnandus, cum idem haec committendo seu faciendo sub umbra justitie plus delinquat et res pejoris exempli existat... » (Reg. du Parl., Collect. Lamoignon, Reg. crim., L. 325, p. 1082, anno 1353.)
— M. Guilhiermoz, a publié quelques morceaux de procédure relatifs à cette affaire. (Enquêtes et Procès, p. 395, CXLIX, et p. 500, CLIV.)

3. « ... et tam inhumaniter et crudeliter quaestionari quod ejus brachia et tibias atque nervos disrumpi et a propriis sui sedibus et junctures disjungi et amoveri fecerat ... » (Collect. Lamoignon, ibid.)

4. ... cujus monachi sanguis ipsum quadrigando a visceribus et interioribus sui corporis ob quaestiones dirissimas et horribiles quas sustinuerat per conductus suos inferiores cum copioss abundantia ad terram diffluebat, ex quibus fermentes eadem nocte qua adductus entiterat expiraverat... (Ibid.)

5. « ... eumdem tabelliomem... per caput et barbam, injuriose ceperat, magnamque quantitatem capillorum capitis et barbe violenter eradicaverat, ipsumque in lutum et ad terram prostraverat, ac pugnis suis quam plurimum verberaverat et pedibus conculcaverat et hiis non contentus ipsos tabellionem et procuratorem circa unam trabem sive estachiam in grisilionibus poni fecerat, et ibidem diu teneri, ac ipsum procuratorem procuratorium suum edere compellere voluerit et cum hoc idem procurator facere noluisset, ipsum procuratorium desuper caput ejusdem ad dictam trabem clavis fecerat apertum conclavari; deindeque ipsos super duos equos capuceiis suis amotis per longue dictae villae conduci in hiis ipsis quamplurimum illudendo et deridendo, injurias nonnullas inferendo et post ipsos vociferari seu clamari falsos procuratorem et tabellionum mendaciter nuncupari faciendo. Quibus non conentus cos in vili et obscuro carcere poni et cum pane et aqua detineri, etc... » (Ibid.)


 

Armoiries des Pressigny

Gironné d’or et d’azur à la croix brochante
formée d’un palé contre-palé et d’un fascé contre-fascé
de quatre pièces des mêmes à l’écusson d’argent sur le tout
.

Blason dessiné par O. de Chavagnac pour l’Armorial des As

 

Sceaux de Regnault de Pressigny

PROCÈS DE REGNAULT DE PRESSIGNY TRADUIT DU LATIN
(Archives nationales, sous la cote X2a6 - f° 129-137)

(Arrêt et jugement communs portés en parlement
depuis le mois de mars jusqu'au lendemain de la saint Martin [12 novembre], l'an 1353.
La fête de Pâques cette année sera le 8 avril 1354).

Un litige avait été soulevé entre le procureur de notre défunt seigneur et père, d'heureuse mémoire, et notre défunte cousine, la reine de Navarre d'une part, et entre Reynaldus de Presignaco, chevalier, alors sénéchal-juge de Maranto d'autre part. Le litige portait sur le fait que le procureur de notre père et ladite reine de Navarre déclaraient qu'à chaque fois que ledit chevalier exerçait ses fonctions, il ne le faisait pas guidé par la justice, mais par la haine, l'envie et la corruption. Il rançonne, se comporte en tortionnaire et condamne des innocents à de fortes amendes. Un tel justicier doit être condamné et puni, si l'on suit les règles de la raison, la coutume notariale, la vérité et la justice : en effet, il abandonne toute apparence de justice par de tels actes, alors qu'il devrait servir d'exemple ; le cas est cependant plus difficile à juger que celui d'une personne privée puisque, en tant que justicier, tous lui sont soumis, civils comme prisonniers. Quiconque veut proférer une accusation contre lui est tenu de déclarer et d'exprimer des griefs et motifs de condamnation conformes à l'usage et à la coutume. Ladite défunte reine ajoutait que l'on devait enquêter pour savoir s'il avait injustement condamné à mort des prisonniers, et que si c'était le cas, condamner ce mauvais juge à mort pour abus de justice. Ledit procureur de notre père et ladite reine ajoutaient que dans l'exploitation du village de Maranto et dans la cité de Poitiers et dans les lieux environnants, son avarice était publiquement reconnue : ledit chevalier, par avarice et par cupidité avait surtaxé ceux qui lui étaient soumis et pour extorquer des sommes, avait rendu des jugements iniques, avait condamné des innocents et absout des coupables. C'est par appel d'un jugement de ce chevalier à la reine de Navarre, dont le chevalier est justiciable et soumis, que le cas est parvenu jusqu'à nous et à notre cour. Il rançonne des habitants du village de Maranto et des environs par des pillages répétés d'une violence telle que la plus grande partie des habitants en avaient été réduits à la disette et à la mendicité : abandonnant leurs maisons et leur village, ils fuyaient dans des villages voisins appartenant à notre ennemi [le roi d'Angleterre] et y restaient ; de sorte que par ses pillages, ses rapines et ses méfaits, le village de Maranto était devenu de jour en jour inhabité, vide et en friche ; à tel point que si l'ennemi aurait voulu s'en emparer, il aurait pu le prendre et le brûler facilement, mais n'y aurait rien trouvé. Ils citaient en exemple Nicolas Arnaud Martinet, homme dont la vie était digne de louanges et la fortune honnêtement acquise : toute sa vie, il fut considéré par ses féaux comme un bienfaiteur : sans cesse il donnait aux personnes dans le besoin ; sans cesse il avait secouru ceux qui étaient dans la misère : il avait doté et marié de nombreux orphelins ou enfants pauvres ; au moins une quarantaine, avant, comme on va le raconter plus bas, de finir capturé par ledit chevalier. La charité de cet homme était des plus grandes : il apportait l'abondance aux pauvres et aux nécessiteux et ne refusait jamais le nécessaire à ceux qui le demandaient : on estime qu'il fit ainsi le bien à au moins 500 personnes, qui furent ainsi sauvées de la misère et de la disette. Il travaillait toujours à la paix et à la concorde avec ses voisins. Sa piété était aussi remarquable, ses œuvres de piété et ses exercices de pénitence sont reconnus de tous. Le procureur de notre père et ladite reine ont rapporté comment ledit chevalier s'y était pris pout extorquer audit Nicolas des sommes importantes et comment il le condamna : il avait envoyé le capitaine de la ville de Maranto, Oudardus de Champigniceus, devant ledit Nicolas pour lui signifier de lui verser une rente annuelle de 10 livres, monnaie de Paris : ledit Nicolas répondit qu'il n'avait pas cette somme et qu'il n'était en outre pas disposé à la lui donner. Interrogeant le capitaine sur ses intentions, ledit Nicolas avait appris qu'en cas de refus, il s'exposait à la vengeance et à la férocité dudit chevalier. S'écartant avec horreur de lui, Nicolas s'était aussitôt tourné vers le procureur de notre père et lui avait déclaré qu'en cas de jugement, il ferait appel devant sa juridiction : en attendant, il plaçait sa personne et tous ses biens sous la protection de notre père. Peu après, ledit Reynaldus avait envoyé ses soldats occuper le château dudit Nicolas, et l'avaient constitué prisonnier. Amené à Maranto devant Reynaldus, ledit Nicolas avait déclaré ne pas vouloir céder, et faire appel à notre père et à la reine de Navarre. Aussitôt Reynaldus le condamna et le capitaine exécuta aussitôt le jugement : ils firent amener un mauvais cheval, lui attachèrent les mains devant la poitrine du cheval et les pieds sous le ventre ; puis ils firent marcher le cheval par tout le village. Nicolas fut ainsi exposé de manière honteuse au regard de tous les habitants ; durant le trajet, il ne cessait de clamer qu'il faisait appel de ce jugement devant notre père et devant la reine de Navarre. Ensuite, ledit Nicolas fut conduit au château de Marantus, dont Reynald est le seigneur ; il fut revêtu d'une tunique et appelé à être jugé par ledit Reynald. Il y avait une grande affluence. Ledit Reynald, avec le capitaine à ses côtés lui dit qu'il ne voyait en lui aucun motif de condamnation, si ce n'est qu'il avait fait appel à la reine de Navarre, qui n'avait pas à intervenir en cette affaire ; ledit Nicolas était donc passible de rébellion. À ces mots, ledit Nicolas se leva et proclama à nouveau son innocence et déclara continuer à se placer sous la protection de notre père et de ladite reine de Navarre. Après avoir d'abord prétendu qu'il ne pouvait appeler à la reine de Navarre, ledit Reynald conclut que son acte d'appel était séditieux, et prononça envers ledit Nicolas une condamnation à mort. Nicolas, déclarant le jugement terrible, injuste et inique, continua de porter appel devant notre père et la reine de Navarre, ajoutant que ce jugement était faussé. Ledit Reynald, persistant dans sa tyrannie et accumulant ses méfaits, fit maltraiter et rudoyer ledit Nicolas, qui avait osé appeler de son jugement, et le fit traîner devant le gibet. Ledit Nicolas, persévérant dans son appel et aucun bourreau n'étant présent pour l'exécution, Pierre de Clota, envoyé par la reine de Navarre, avait eu le temps de se présenter devant ledit Reynald et avait exigé au nom de la reine de Navarre qu'il lui remît le condamné pour qu'il l'amène à la reine, ou qu'il lui explique au moins pourquoi il avait refusé l'appel légal et usé de la force envers ledit Nicolas. Il devait s'expliquer aussi pourquoi il avait condamné injustement Nicolas, en dépit de son excellente renommée et de sa vie de sainteté. Sans quoi, ledit Reynald s'exposerait à la juste colère du défunt roi notre père et de la reine de Navarre. Mais ledit Reynald, inspiré par le mauvais esprit et par l'orgueil, répondit qu'il ne tenait pour rien de telles accusations, et que, lui vivant, il ne relâcherait pas ledit Nicolas. Il ajouta que ledit Nicolas serait pendu comme il l'avait ordonné, et comme il le ferait pour n'importe quel homme du village de Maranto qu'il aurait jugé et condamné. Ainsi, ledit Nicolas fut à nouveau attaché aux mains et aux pieds. Les liens furent plus serrés et lui arrachaient des soupirs et des cris de douleur. Il fut promené dans le village devant ses enfants et devant sa nourrice qui pleuraient et gémissaient. Plusieurs fois, comme par miracle, ses liens s'étaient détachés ; à chaque fois, le capitaine avait ordonné qu'on renouât les cordes. Il fut ensuite pendu de la manière la plus injuste et la plus atroce qui soit. On vit ses membres se tordre de douleur et on le vit pousser un dernier cri. Au moment où Nicolas rendait son âme à Dieu, ceux qui y assistaient priaient Notre Seigneur et la bienheureuse et glorieuse Vierge Marie sa mère, et les saintes et les saints de leur pays, et priaient pour que Reynald connaisse un jour la même mort, et chuchotaient que s'ils le voyaient un jour mourir dans les mêmes tourments, ils ne s'en plaindraient pas. Ledit Reynald ne se contenta pas d'infliger à Nicolas de tels tourments et une telle mort : il réussit à extorquer une première fois aux enfants de Nicolas 100 livres, monnaie de Paris. Puis le capitaine extorqua une deuxième fois 7 marcs d'argent par la force et par la violence. Enfin, il avait fait emprisonner les enfants dudit Nicolas sans aucun motif. Il leur avait donné comme avocat un de ses familiers, nommé Phélyppeaux, qui était allé voir la veuve dudit Nicolas pour exiger qu'elle lui verse 2 cippes d'argent et 1 florin d'or, et en plus 5 livres, sans quoi ses enfants subiraient le même sort et la même mort que son mari. Après versement de cette somme, Reynald avait fait relâcher lesdits enfants.
Ladite reine et ledit procureur de notre père rapportaient un autre crime commis par ledit Reynald, indifférent à son propre salut et ignorant de Dieu : il avait fait enlever le frère Guillaume Doridier, religieux tonsuré du monastère de Charros sans aucun motif d'accusation, l'avait enfermé dans une prison vile, sale et obscure, puis l'avait questionné et torturé de manière si inhumaine que les bras, les tibias et les nerfs du religieux furent rompus ; le père abbé dudit monastère avait exigé qu'on lui rendît ce frère à son monastère, mais en vain : ledit Reynald garde en prison durant sept jours et sept nuits ledit moine, jusqu'à ce que, finalement, il succombât en prison de ses mauvais traitements. Par un raffinement de cruauté, ledit Reynald avait fait porter au monastère le sang et les viscères dudit moine, et avait longtemps différé les funérailles de ce frère.
Ladite reine et ledit procureur rapportent un autre crime dudit Reynald, accumulant les maux aux maux : il avait fait capturer un marchand (au nom encore inconnu) qui rentrait chez lui librement avec sa recette, de 200 livres, et l'avait fait enfermer dans sa prison de la Martinière. De la même manière, il l'avait questionné et cruellement torturé, et lui avait confisqué les 200 livres. […illisible]. Notre père avait donc envoyé deux hommes, Guillaume Hugo comme procureur, et Jean Predargent, comme tabellion, pour réclamer de sa part la restitution de ses biens. Aussitôt leur requête présentée, ledit Reynald entra dans une grande colère, saisit les deux hommes par la barbe et par les cheveux avec une violence telle qu'il leur en arracha de grandes quantités de cheveux et de poils de barbe. Il les jeta à terre et leur asséna lui-même des coups de poing, leur donna des coups de pied, et ne se contenta pas de cela : il fit apporter une poutre énorme, et voulut forcer les deux hommes à la porter. Devant leur refus, il les fit attacher par la tête à la poutre et les fit attacher à deux chevaux capricieux, et leur fit lui-même parcourir le village. Pendant le trajet, il ne cessait de les injurier et de vociférer contre eux. Après quoi, il les fit jeter dans une vile et obscure prison, au pain et à l'eau, où il leur fit subir de nouveaux tourments et tortures jusqu'à ce que, poussés à bout, lesdits procureur et tabellion renoncent expressément, en prêtant serment, à toute somme d'or ou d'argent. Moyennant quoi, ils purent enfin se réfugier sains et saufs chez le capitaine de Rupella [La Rochelle].
Ledit procureur de notre père et la reine de Navarre ajoutaient qu'un certain Jean de Gonlais avait tué un marchand, Pierre Pigne, de Maranto ; un autre, Gauffridus Reginaldi, avait tué la propre épouse de Reynald de Presignaco ; ni l'un ni l'autre n'avaient été emprisonnés ou punis par ledit Reynald. Ainsi, il était établi que les innocents étaient persécutés et que l'homicide n'était point puni. En conséquence, voyant que tous les actes dudit Reynald étaient dictés par la rancune, l'avarice, la cupidité, ledit procureur, comme acteur principal, et ladite reine de Navarre, seulement comme dénonciatrice de ses excès, de ses homicides, de ses extorsions et de ses rapines, ont conclu en requérant, par conseil tenu par le procureur de notre père et par arrêt de sa cour de parlement, que ledit Reynald soit puni de corps et de bien ; que si on n'arrivait pas à le punir corporellement, qu'il soit du moins condamné en droit par ladite cour et qu'on lui confisque tous ses biens. Ladite reine de Navarre demandait qu'on lui remette ledit Reynald prisonnier pour qu'elle le fît condamner à mort. Parallélement, ledit Reynald disait au contraire que le responsable était Nicolas Arnaud, dit Martinet : celui-ci lui avait acheté la charge de prévôt de Maranto moyennant la rente annuelle de 1 900 livres. Ledit Nicolas Arnaud avait prêté serment dans les mains dudit Reynald, d'exercer sa charge honnêtement et de faire valoir la justice dans ledit village. Et au contraire, ledit Nicolas, violant son propre serment, avait commis des exactions dont on l'accusait : il avait surtout exigé des ponctions et des octrois énormes aux marchands qui entraient dans le village. Dans ses ponctions il prenait systématiquement d'importantes mesures de blé. Il trahissait la confiance dudit Reynald en agissant par avarice. Il était devenu pour son maître comme une verrue à éliminer. C'est pourquoi ledit Reynald l'avait démis de cette charge, qu'il exerçait en préjudice dudit village, de la patrie et du royaume. Vu les bruits et les clameurs du peuple contre ses exactions et ses vols, ledit Reynald se posait et se proposait en juge ordinaire, reconnaissait Nicolas justiciable et soumis à son autorité et à sa juridiction, et le fit juger dans sa cour pour ses multiples méfaits ; ledit Nicolas s'était contenté de nier ces méfaits et ces exactions. Après avoir tenu conseil de jugement, et après avoir écouté des témoins dignes de confiance, Reynald avait condamné ledit Nicolas à mort. Alors seulement, Nicolas avait avoué ses fautes avant d'être exécuté. Son épouse, soupçonnée de garder les fortes sommes accumulées par les rapines de son mari, fut elle aussi convoquée davant le tribunal dudit Reynald et condamnée à verser 500 livres. Elle versa tout de suite 100 livres, et 400 restaient encore à payer. Les deux enfants dudit Nicolas étaient aussi soupçonnés de vol. Ledit Reynald disait en outre pour sa défense qu'un simple valet s'était adressé un jour à lui en se présentant non comme le tabellion, mais comme le procureur d'Euderdus de Champigniaco, soldat : il était venu pour exiger que les biens, confisqués autrefois par notre père audit chevalier de Champigniaco, qui avait ensuite été banni, et donnés ensuite à son capitaine, soient rétrocédés à son maître. Il désirait rien moins que le maître puisse récupérer ses biens. Ledit Reynald, poussé par un brûlant amour de défendre les intérêts de notre père, lui avait répliqué en lui demandant s'il comptait soutenir les traitres du royaume. Il l'avait ensuite saisi par la barbe et jeté à terre. Puis il l'avait emprisonné, parce qu'il considérait qu'il lui était justiciable. Ledit Reynald rappelait encore pour sa défense l'affaire suivante : il avait fait emprisonner dans sa prison de Maranto un moine qui s'était évadé de son monastère. Puis, avec l'accord de l'évêque et de l'abbé dudit monastère, il l'avait remis à la justice ecclésiale pour qu'elle le jugeât, en l'ayant retenu prisonnier chez lui seulement huit jours. Après ce terme, il avait ainsi accepté de le remettre auxdits évêque et abbé, sans l'avoir torturé ni flagellé.
Mais il faut rappeler une autre circonstance qui charge ledit Reynald : un certain Gauffridus Maréchal était entré en rixe avec un autre homme : au cours de cette rixe, son adversaire avait pris un couteau, le lui avait planté dans le ventre et l'avait blessé mortellement. Avant de mourir, il s'était confessé et avait avoué toutes les exactions et tous les crimes que, comme soldat dudit Reynald, il avait commis.
Tous ces faits, malgré les dénégations dudit Reynald, avaient clairement fait apparaître que tous les actes dudit Reynald étaient dictés par la haine, la rancœur, la cupidité et l'avarice.
Notre père avait donc fait prononcer contre lui un arrêt en sa cour de parlement et envoyé auprès de la reine de Navarre un procureur pour lui dénoncer ses crimes, pour qu'elle fît entamer une procédure d'accusation, le fît emprisonner et confisquât tous ses biens.
Ainsi, le lendemain de la Saint Martin d'Hiver de l'an 1349 (12 novembre), la cour du parlement de Paris, en dépit de la propre enquête menée et présentée par ledit Reynald pour sa défense, au vu des lettres écrites par notre père au sujet dudit Reynald, avait pris un arrêt, qui avait été ajourné à l'année suivante, en l'an 1350, invitant ledit Reynald à comparaître devant elle pour répondre de ses méfaits. Aux jours dits, ledit Reynald avait refusé de comparaître et ce, malgré les requêtes répétées de notre procureur (nous venions alors de succéder à notre père roi de France, qui venait de mourir), et présentées audit Reynald pendant un an, jusqu'en 1351. Jusque là, notre cour avait utilisé sa juridiction gracieuse avec componction et miséricorde. Cependant, les négligences et les refus dudit Reynald à comparaître ont été excessifs. Notre cour a donc décidé de l'interroger et de le juger sans sa présence, et dans les plus brefs délais. Par jugement tenu et rapporté devant nous le 3 juillet 1352, ledit Reynald était condamné à mort à l'unanimité. Nous avons donc ordonné la capture dudit Reynald.
En considération des choses susdites, après avoir tenu notre conseil, et après une première délibération, puis une seconde, après audition des témoins, nous avons prononcé cette décision : ledit Reynald s'était comporté en tortionnaire du début jusqu'à la fin. Même Nicolas Arnaud, dit Martinet, avait été injustement condamné à mort : il dépendait de notre justice, et son cadavre ne devait pas être suspendu à ses fourches patibulaires. Nous avons décidé qu'il faudra lui donner une sépulture, et fonder un obit pour le salut de son âme. Cet obit sera financé sur les biens confisqués dudit Reynald, et un chapelain dira une messe quotidienne : en effet, tous les biens mobiliers et immobiliers dudit Reynald seront confisqués. On rendra également aux enfants dudit Nicolas les 100 livres susdites. Nous démettons solennellement ledit Reynaldus de sa fonction de sénéchal-juge, qu'il a si mal remplie, et nous le condamnons à mort pour ses abus, et exigeons l'exécution de ce jugement. Fait le 21 mars 1353 et ainsi signé : par arrêt de la cour de parlement et par mandat royal,

Dyonisius.

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